Un carnet noir, des colonnes de chiffres, des grammes de protéines notés après chaque repas comme on tiendrait une comptabilité. Pour beaucoup, cette rigueur ressemble à de la discipline sportive. Mais face à ce genre de carnet, une diététicienne ne voit pas toujours un simple outil de suivi. Elle y lit parfois autre chose, quelque chose de plus discret et de bien plus préoccupant que le nombre de grammes avalés à midi.
- Environ 90 % de la population belge consomme déjà assez de protéines, seulement 1 % en abuse réellement.
- Compter obsessionnellement les protéines peut révéler une orthorexie ou une bigorexie, des troubles du comportement alimentaire reconnus, aussi présents chez les hommes.
- L'anxiété face à un repas imprévu, le besoin de tout contrôler et l'isolement social sont des signaux qui doivent alerter et mériter un dépistage.
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Quand compter les protéines devient une prison mentale
En ce moment, les rayons des supermarchés racontent une histoire particulière. Barres, boissons, yaourts, et même compotes affichent fièrement leur taux de protéines, comme un argument de vente incontournable. Cette vague high protein surfe sur l’engouement pour le fitness et la course à pied. Un nutritionniste belge interrogé par le magazine Moustique parle même d’une véritable ruée vers les protéines. Sauf que les chiffres racontent une tout autre réalité : environ 90 % de la population belge consomme déjà un niveau de protéines tout à fait suffisant, et seulement 1 % en abuse réellement. Comme le résume le spécialiste, on mange en moyenne assez de protéines pour être presque tous des coureurs de fond, sans que cela représente un quelconque danger, mais sans intérêt non plus. Car un excès finit simplement par fabriquer plus de déchets à éliminer, obligeant les reins à travailler davantage pour rien. Alors pourquoi certains continuent-ils de peser chaque gramme avec une précision presque militaire ? C’est là que le bât blesse.
Les signaux qui doivent alerter : anxiété, contrôle et isolement
Derrière cette obsession apparemment anodine se cachent deux phénomènes que les spécialistes observent de plus en plus : la bigorexie, cette obsession du sport poussée à l’extrême, et l’orthorexie, l’obsession de manger sain jusqu’à l’excès. L’orthorexie est officiellement reconnue comme un trouble des conduites alimentaires, caractérisé par une fixation sur la qualité des aliments plutôt que sur le poids ou l’apparence, contrairement à l’anorexie classique. Chez les hommes, un trouble spécifique porte même un nom : l’anorexie athlétique. Les personnes concernées limitent drastiquement leurs apports énergétiques tout en misant sur une quantité importante de protéines à chaque repas, dans l’espoir de perdre un maximum de masse grasse. Sur France Info, des médecins décrivent des hommes qui compensent à la salle de sport, avalent des protéines en quantité, enchaînent les phases de sèche et vont parfois jusqu’à ingérer des produits dopants. Ce cocktail, mêlant obsession du muscle et contrôle total de l’assiette, porte un nom clinique : la bigorexie. Et contrairement aux idées reçues, les troubles du comportement alimentaire ne concernent pas uniquement les femmes : selon certaines estimations, jusqu’à un malade sur trois serait un homme, même si le diagnostic tarde souvent à être posé chez eux. L’anxiété face à un repas non prévu, le besoin de tout contrôler, le repli progressif sur soi pour éviter les situations sociales où l’alimentation échappe à la règle : voilà les signaux qui doivent mettre la puce à l’oreille.
Retrouver un rapport apaisé à la nourriture et au sport
Face à ce genre de carnet rempli de calculs, le réflexe d’une diététicienne n’est donc pas de féliciter la rigueur, mais de s’interroger sur ce qu’elle cache. L’obsession des protéines peut favoriser une relation alimentaire restrictive, et mérite un véritable dépistage dès lors qu’elle s’accompagne d’anxiété, de contrôle excessif ou d’isolement social. Il ne s’agit pas de diaboliser le sport ni l’envie de bien manger, mais de repérer le moment où la discipline bascule en obsession. Un repas pris sans calculatrice, une sortie improvisée sans se demander si le menu colle au plan, un corps qu’on écoute plutôt qu’on contrôle : voilà, modestement, ce à quoi ressemble un rapport apaisé à la nourriture et au mouvement.
Au fond, la performance ne se mesure pas uniquement en grammes de protéines ingérés. Elle passe aussi par la capacité à se faire confiance, sans carnet ni calculette. Et si la vraie force, c’était justement de savoir lâcher un peu de contrôle ?

