On pense souvent qu’un colorant jugé trop risqué pour l’alimentation disparaît aussitôt de tous les produits que l’on ingère. Pourtant, ce n’est pas si simple. Le dioxyde de titane, ce fameux colorant blanc aussi connu sous les noms E171, TiO2 ou CI77891, a bel et bien été écarté des rayons alimentaires depuis quelques années déjà. Mais dans les armoires à pharmacie, l’histoire est toute différente. Des milliers de comprimés et de gélules continuent d’en contenir, sans que l’emballage ne le mentionne clairement. De quoi laisser perplexes bon nombre de patients, et agacer sérieusement les pharmaciens, régulièrement interrogés sur ce paradoxe qu’ils ont bien du mal à expliquer simplement. Alors, pourquoi ce maintien, et surtout, comment faire le tri dans sa pharmacie familiale ?
- Le dioxyde de titane (E171) est interdit dans l'alimentaire depuis août 2022 mais reste autorisé dans plus de 4 000 médicaments, faute d'alternative jugée viable par l'EMA.
- Classé « possible cancérigène » par le CIRC et jugé non sûr par l'Anses, ce colorant fait l'objet d'une action en justice de l'association Avicenn depuis octobre 2025.
- N'étant pas un excipient à effet notoire, il n'apparaît pas toujours sur l'emballage : il faut consulter la notice, le QR code ou interroger son pharmacien, et privilégier si besoin les comprimés effervescents, poudres ou solutions buvables.
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Un colorant banni dans l’assiette mais toujours présent dans la pharmacie
Depuis le 8 août 2022, les fabricants européens n’ont plus le droit d’ajouter du dioxyde de titane aux aliments et aux compléments alimentaires. Un soulagement pour celles et ceux qui surveillaient déjà la composition de leurs yaourts ou de leurs bonbons. Sauf que ce même additif, pointé du doigt dans l’assiette, reste parfaitement légal dans plus de 4 000 médicaments vendus en pharmacie. La raison invoquée par la Commission européenne tient en une phrase : son usage resterait autorisé jusqu’à ce que des solutions de remplacement sûres soient trouvées, histoire d’éviter tout risque de pénurie. Concrètement, le TiO2 sert surtout à colorer et à opacifier les comprimés pelliculés et l’enveloppe des gélules. Des médicaments pris au quotidien par des millions de Français, à base d’ibuprofène, de paracétamol ou encore de cétirizine, peuvent donc en contenir sans que personne ne le sache vraiment en ouvrant la boîte. Un détail qui, une fois connu, change forcément le regard porté sur ces petits cachets blancs avalés machinalement.
Des soupçons scientifiques que les autorités auraient ignorés
Ce maintien ne fait pas l’unanimité, loin de là. Dès 2007, le Centre international de recherche sur le cancer avait classé le dioxyde de titane comme « possible cancérigène pour l’homme », une alerte qui aurait pu peser plus lourd dans la balance. En 2019, l’Anses enfonçait le clou dans un avis qui concluait qu’il était impossible de démontrer l’absence de danger lié au E171. Des études menées chez l’animal et sur cultures cellulaires évoquent par ailleurs des liens possibles entre les nanoparticules ingérées et certains troubles immunitaires, inflammatoires ou métaboliques. Face à ces signaux, l’association Avicenn ne décolère pas : elle a recensé plus de 30 articles scientifiques récents qui n’auraient pas été pris en compte par la Commission européenne, ni par l’Agence européenne des médicaments, lors du renouvellement de l’autorisation. Jugeant la base documentaire incomplète, l’association a saisi la justice en octobre 2025, avec le soutien d’associations d’autres pays européens. De son côté, l’EMA campe sur ses positions : sur la base des données fournies par l’industrie, l’agence estime négligeable le risque cancérogène lié à l’exposition au dioxyde de titane via les médicaments. Un désaccord de fond qui illustre bien le fossé entre lanceurs d’alerte et autorités sanitaires. L’UFC-Que Choisir n’a d’ailleurs pas manqué de dénoncer, courant septembre dernier, l’inertie des autorités européennes sur ce dossier qui traîne.
Pour tenter de clore le débat, une analyse de l’EMA publiée en avril 2024 avait pourtant conclu qu’il n’existait, à ce stade, aucune alternative viable pour remplacer le TiO2 dans les médicaments. Un argument repris presque mot pour mot par la Commission européenne, qui a publié début août 2025 un document de travail affirmant que l’usage du dioxyde de titane dans les médicaments pouvait être maintenu. De quoi laisser un goût amer à ceux qui espéraient une interdiction similaire à celle appliquée dans l’alimentaire.
Comment repérer et contourner ce composant dans ses traitements
Bonne nouvelle tout de même : il existe des moyens concrets pour vérifier si un médicament contient du dioxyde de titane. Le hic, c’est que le TiO2 n’étant pas considéré comme un excipient à effet notoire, il n’apparaît généralement pas sur l’emballage, sauf rare exception comme la crème Titanoréïne, où il figure clairement dans la liste des ingrédients. Pour les autres produits, mieux vaut se tourner vers la notice, interroger directement son pharmacien, scanner le QR code présent sur la boîte, ou encore consulter le résumé des caractéristiques du produit sur la base de données publique des médicaments. Une démarche qui demande un peu de patience, mais qui permet d’y voir plus clair.
Du côté des bonnes alternatives, certaines formes galéniques échappent généralement au problème. C’est le cas notamment :
- des comprimés effervescents
- des médicaments en poudre
- des solutions buvables
Ces formes ne contiennent généralement pas de dioxyde de titane, contrairement aux comprimés pelliculés classiques. Pour celles et ceux qui souhaitent trouver une alternative à leur traitement habituel, la clé réside dans la recherche par dénomination commune internationale plutôt que par nom commercial. Une démarche souvent jugée laborieuse, mais qui reste le seul levier disponible en l’absence de réglementation plus claire. Dans tous les cas, il est fortement déconseillé d’interrompre un traitement en cours sur la seule base de ce doute : mieux vaut toujours en discuter avec son médecin ou son pharmacien avant de changer quoi que ce soit.
La procédure judiciaire engagée par Avicenn pourrait prendre plusieurs mois, voire bien davantage, avant d’aboutir à une décision. En attendant, patients et pharmaciens doivent composer avec ce flou réglementaire, armés essentiellement de leur propre vigilance. Un colorant jugé trop risqué pour l’alimentation continue donc, pour l’instant, de se glisser discrètement dans les traitements du quotidien, en attendant qu’une clarification officielle vienne enfin trancher le débat.

