Neuf femmes sur dix se souviennent, des années plus tard, d’une phrase prononcée par un soignant pendant leur grossesse. Pas d’un résultat d’analyse, pas d’un chiffre sur une ordonnance : d’une phrase. Entre deux rendez-vous où l’on scrute le col, la glycémie ou le périmètre crânien, la parole médicale continue de laisser des traces bien plus profondes qu’on ne l’imagine. Dans le secret feutré des cabinets d’obstétrique, des futures mamans encaissent des remarques qui les accompagnent longtemps après la naissance. Enquête sur ces consultations où le langage soignant fait parfois mal, et sur ce que les femmes attendent désormais de celles et ceux qui les suivent.
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Ces petites phrases qui s’impriment dans la mémoire des futures mamans
« Votre bébé est un peu trop gros. » « À votre âge, il faut vraiment se dépêcher. » « Vous avez pris beaucoup, non ? » Ces remarques, glissées entre deux mesures et un carnet de santé, semblent anodines côté blouse blanche. Côté patiente, elles s’incrustent. La grossesse est une période où l’écoute est amplifiée, où chaque mot du soignant prend une résonance particulière, presque prophétique. On y arrive fragile, curieuse, parfois angoissée, avec le désir d’être rassurée sur ce corps qui change et sur ce bébé qu’on ne voit pas encore. Une formulation maladroite peut alors s’imprimer durablement, ressurgir la nuit, s’installer dans le récit intime que la future mère se construit autour de sa grossesse.
Quand la culpabilité s’invite dans le suivi de grossesse : le poids des mots médicaux
Le suivi obstétrical repose sur des indicateurs précis, et c’est heureux : mesurer, surveiller, prévenir, c’est le cœur du métier. Mais entre l’information médicale et le jugement implicite, la frontière est parfois mince. Une prise de poids commentée sans nuance, une remarque sur l’âge, un pronostic lancé sur la taille du bébé, et voilà que la patiente bascule dans la culpabilité. Voici quelques formulations fréquemment rapportées comme blessantes :
- « Votre bébé est trop gros » ou « trop petit », sans explication ni contexte
- « À votre âge, il ne faut pas traîner »
- « Vous avez encore pris du poids »
- « Vous n’allaitez pas ? Vous êtes sûre ? »
- « Ne vous inquiétez pas, ce n’est que la première fausse couche »
- « De toute façon, vous n’aurez pas le choix pour l’accouchement »
Ces phrases ne relèvent pas de la maltraitance intentionnelle. Elles traduisent souvent une fatigue institutionnelle, un manque de temps, une habitude du vocabulaire technique. Mais elles laissent leur empreinte, et peuvent nourrir anxiété prénatale, image corporelle dégradée, voire un début de dépression périnatale.
Vers une révolution douce du langage en obstétrique : ce que réclament les patientes
Depuis quelques années, une petite musique monte du côté des femmes suivies : elles ne demandent pas moins de rigueur médicale, elles demandent plus de bienveillance dans la formulation. Dire « votre bébé se situe dans la fourchette haute, on va surveiller » plutôt que « il est trop gros ». Expliquer un risque lié à l’âge sans le transformer en course contre la montre. Nommer les choses avec précision, oui, mais aussi avec humanité. Voici, à titre indicatif, ce que beaucoup de patientes distinguent aujourd’hui :
| Formulation ressentie comme culpabilisante | Formulation perçue comme bienveillante |
|---|---|
| « Vous avez trop grossi » | « Votre prise de poids dépasse un peu ce qu’on recommande, voyons ensemble » |
| « À votre âge, c’est risqué » | « À partir d’un certain âge, on renforce le suivi par précaution » |
| « Le bébé est trop gros » | « Son estimation de poids est élevée, on va rester attentifs » |
| « Vous ne sentez pas bien votre bébé ? » | « Décrivez-moi ce que vous ressentez, c’est important » |
Ce basculement n’est pas cosmétique. Il touche au cœur de la relation de soin, à cette idée simple qu’informer n’est pas juger, et que le langage fait partie du traitement.
Redonner sa juste place à la parole dans le parcours de maternité
Les échographies passent, les prises de sang aussi. Ce qui reste, souvent, c’est la manière dont on a été reçue, entendue, nommée. Redonner sa juste place à la parole dans le parcours de maternité, c’est reconnaître qu’une consultation prénatale ne se résume pas à des courbes et à des chiffres : c’est aussi un espace où se joue la confiance de la future mère envers son corps, envers son bébé, envers l’accouchement à venir. Certaines patientes n’hésitent plus à demander à leur soignant de reformuler, à signaler ce qui les a blessées, à choisir un praticien dont la parole les apaise plutôt que l’inverse. Ce n’est ni de la susceptibilité ni un caprice : c’est une forme de prévention, aussi essentielle que la surveillance de la tension ou du diabète gestationnel.
Alors, la prochaine fois que l’on parlera du suivi de grossesse, peut-être faudra-t-il inclure dans la check-list, à côté du taux de fer et de la hauteur utérine, une ligne un peu moins clinique : comment vous a-t-on parlé, aujourd’hui ? Et si l’on considérait enfin les mots comme un soin à part entière ?
